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Avis de lecteur

Eric R.

Librairie La Grande Ourse

Eric R.
Ada
En stock, expédié demain 24,00 €
Barbara Baldi

Barbara Baldi nous offre avec « ADA » une Bd exceptionnelle où les dessins sont des oeuvres d’art à part entière. Une BD majeure.

Les romans graphiques deviennent de plus en plus épais et le « roman », depuis quelques mois, l’emporte souvent sur le « graphique ». Dans cette tendance « Ada » fait figure d’exception. Exception comme exceptionnelle car autant l’écrire de suite, cet ouvrage taiseux est une pure merveille graphique.

On pourrait se croire en feuilletant d’abord l’ouvrage dans un conte pour enfants avec les forêts étouffantes et les images en gros plan glaçantes d’un ogre. L’ogre c’est en fait le père d’Ada, double de l’écrivaine, un bûcheron qui vit en 1917 en Autriche, dans une forêt près de Vienne, la capitale proche et lointaine où Schiele et Klimt cherchent de nouvelles partitions picturales. Ce père, dont l’épouse s’est sauvée, et qui ressemble avec son énorme moustache à Staline, est autoritaire, violent et interdit à Ada la lecture et la peinture, deux passions salvatrices et empreintes d’espoir pour l’adolescente. Ada à sa manière, silencieuse et a priori résignée, va pourtant résister.

Ce combat raconté à distance est celui d’une jeune fille qui utilise aussi son attachement à la nature pour se construire un monde intérieur lui permettant de grandir en dehors des vociférations et injonctions paternelles. Cette nature, souvent ténébreuse mais éclairée parfois par un soleil rasant ou une lampe à huile comme des signes lumineux d’espoir, est majestueusement peinte et dessinée. Des panoramiques ou des pleine pages verticales créent une atmosphère étouffante et pesante quand le père impose à sa fille des travaux lourds et pénibles mais deviennent sources d’intimité et de bonheur quand Ada se retrouve seule au milieu des arbres et des animaux. Les aquarelles retravaillées à l’ordinateur relèvent du plus grand talent et chaque dessin est une oeuvre d’art à part entière. Les effets picturaux sont multiples et parfois, comme dans une photo, la mise au point est fixée sur un détail, un objet, laissant dans le flou un environnement cotonneux et protecteur. On croit voir parfois un tableau de Turner et la rousseur d’Ada semblable à celle de la dessinatrice révèle le caractère partiellement autobiographique de l’ouvrage.

La simplicité de l’histoire pourrait sembler insuffisante pour nourrir une centaine de pages mais le silence permet à l‘autrice d’aller à l’essentiel et de maintenir notre attention sur la force intérieure qui anime Ada. On sent avec elle le froid qui pénètre le corps, on ressent le vent qui balaie la chevelure, on est transpercé par la pluie qui accompagne un acte odieux du père. Et surtout Barbara Baldi nous emmène avec elle sous les cieux, personnage à part entière qui renforce le sentiment de solitude d’une jeune fille enfermée dans une prison sans barreau et qui se sert de la beauté du monde pour se sauver dans des terres inconnues. Même quand l’hiver et la nuit étouffent les pas et les mots.

"ADA" : un livre, que l’on prend, reprend, pour s’immerger en quelques secondes dans un univers d’émotions et de sentiments.

Eric Rubert

Les gratitudes
En stock, expédié demain 17,00 €
Delphine de Vigan

Quand les mots se perdent et se défilent, la vieillesse approche. Delphine de Vigan, dans un roman bref et poignant, sait trouver les mots justes pour raconter cette fin de vie. Subtil et tendre.

Cela commence par un petit oubli, une petite difficulté. L’impossibilité de dire deux syllabes. Un mot:  « D’accord » qui se transforme systématiquement en « D’abord ». C’est un signe: le début de la vieillesse. Le début de la fin. C’est cela la vieillesse: une soustraction quotidienne.

Ce destin qui nous attend tous, c’est celui de Michka, une vieille femme pour qui « avant ça allait. Après ça n’allait plus ». En une journée tout bascule et Michka va devoir quitter son logement pour aller, non pas en maison de retraite, ce lieu qui incluait le mot rassurant de « maison » mais en Ehpad, cinq lettres qui annoncent, par leur sécheresse, la fin de tout. Il faut alors apprendre à vivre ailleurs que chez soi, dans cette pièce où l’on surveille tout, où l’on fait tout pour vous, vous sécurisant, vous protégeant. Vous retirant la possibilité d’être « vibre…. vous comprenez », libre en fait. Pourtant Micha ne peut partir ainsi. Elle a contracté une dette, enfant, envers deux personnes, qui l’ont hébergé et sauvé pendant la guerre, un couple à qui elle a envie de dire « merci », comme une manière de dire merci à la vie une dernière fois.

Heureusement, elle n’est pas seule Michka, pas totalement, pas vraiment. Il y a Marie cette jeune femme, délaissée par sa mère et dont Michka s’est souvent occupée. Il y a Jérôme, l’orthophoniste, qui essaie de retarder la perte des mots, la perte de la vie. Retarder la mort, ce lieu de silence.

Ces trois là, à leur manière, pratiquent la gratitude, comme les acteurs de l’ouvrage précédent de Delphine de Vigan, pratiquaient la loyauté. Sans pathos, en utilisant parfaitement les difficultés d’élocution de Michka, pour donner de nouveaux sens à des conversations parfois surréalistes, même drôles, l’auteure établit un portrait poignant et réaliste de la condition humaine. Savoir aimer est beau et nécessaire. Savoir le dire est aussi indispensable.
Les dialogues sont brefs, simples, mais le réalisme n’est jamais loin, celui d’une réalité économique, matérielle qui fait de cette dernière partie de la vie un problème sociétal où prédomine le souci de maintenir les battements cardiaques le plus longtemps possible, mais pas les battements du coeur.

« Vieillir, c'est apprendre à perdre » écrit Delphine de Vigan mais lire ce superbe roman c’est gagner un peu, beaucoup, passionnément de tendresse. Et de gratitude. Merci Delphine de Vigan.

Eric Rubert.

Écrire pour sauver une vie, Le dossier Louis Till
En stock, expédié demain 7,40 €
John Edgar Wideman

En racontant le destin d’un père et d’un fils tués à 10 ans d’intervalle, John Edgar Wideman dans son récit « Ecrire pour sauver une vie », raconte la malédiction d’être noir aux Etats Unis. Magistral et inoubliable.

Cimetière américain Oise-Aisne. Parcelle E. Quatre vingt seize tombes, sous de petites pierres plates. Peu nombreuses à côté des 6012 tombes marquées de croix des parcelles A à D abritant des soldats morts au combat. Parcelle E, cachée derrière un bosquet, les soldats enterrés dans une boîte de 10 centimètres sur 10 sont morts avec « déshonneur ». Sous le numéro 73 demeure Louis Till, noir pendu à l’âge de 23 ans pour viol et meurtre pendant la campagne d’Italie en 1945.
C’est sur cette « tombe » que se rend John Edgar Wideman, l’un des plus grands écrivains américains actuels, pour sauver la vie de Louis Till, la sauver de l’obscurité, du mensonge, de la honte: « L’Amérique a oublié Louis Till, sans problème. C’est moi qui n’arrive pas à oublier ».

Sauver Louis Till mais aussi son fils, Emmett Till, assassiné sauvagement à l’été 1955, à l’âge de 14 ans, défiguré par deux garçons, reprochant à leur victime d’avoir sifflé une jeune fille blanche dans la rue. Deux assassins acquittés par un jury du Mississippi composé de douze hommes blancs, jugement déclencheur du Mouvement des droits civiques. Tel père, tel fils. Deux logiques implacables se cumulent miraculeusement pour n’en former qu’une seule: préserver la vie des blancs.
Voulant écrire d’abord un roman sur la courte vie d’Emmett Till, Wideman renonce à ce projet pour ce « récit » qui mélange enquête à partir des pièces du « procès » de Louis Till et souvenirs de sa propre enfance.
La réussite de ce magnifique ouvrage est de mêler ces narrations dans un texte unique qui au delà d’une réhabilitation de deux hommes raconte d’une manière implacable la condition des noirs américains depuis toujours. Avec une prose inoubliable qui martèle l’évidence parfois par la répétition des mots, dans ce camaïeu chronologique, se dessine une image saisissante de la société américaine qui se divise entre des hommes, blancs, et des sous-hommes, noirs.

Quatre vingt trois des quatre vingt treize corps enterrés à l’abri des regards de la parcelle E sont des noirs. A la lecture ce ce livre, on comprend implacablement les raisons de cette proportion. Et on en sort grandi car moins ignorant. Et peut être plus intelligent.

Eric Rubert.

La guerre des pauvres
En stock, expédié demain 8,50 €
Éric Vuillard

Eric Vuillard poursuit inlassablement son oeuvre de colère et d'indignation en faveur de ceux qui "s'acharnent contre l'argent, la force et le pouvoir". C'est un réformateur luthérien du XVI ème siècle, Thomas Müntzer, qui est ici le porte parole de ce cri désespéré et désespérant des pauvres et des faibles.
Dans un style acéré, lyrique, Vuillard prend fait et cause pour le prédicateur, qui par sa folie souhaite renverser un monde profondément inégalitaire.
Un texte court mais puissant aux échos étonnamment contemporains. Un bijou d'érudition et de littérature.

Conseillé par Eric Rubert

L'Empreinte
En stock, expédié demain 22,00 €
Alexandria Marzano-Lesnevich

Mêlant l’histoire d’un criminel pédophile à l’expérience traumatisante de sa propre enfance, l’américaine Alexandria Marzano-Lesnevich, nous entraine dans un récit fascinant à double face. Une réflexion profonde sur la justice, le pardon, la famille, sur fond de justice américaine.

C’est un texte qui se raconte comme deux droites parallèles. La première c’est la reconstitution de la vie de Ricky Langley, pédophile, auteur à 28 ans du meurtre d’un enfant de 6,5 ans, une reconstitution, précise, établie d’après toutes les pièces de procédure possibles, un assassin qui sera jugé trois fois, pour être d’abord condamné à mort puis à la réclusion à perpétuité. La seconde droite est tracée à partir de la vie de l’auteure, une vie qui débute par des agressions sexuelles d’un grand père omniprésent et dont les agissements seront tus dans un silence familial assourdissant.

En géométrie, deux droites parallèles ne se rejoignent jamais. Pas en littérature. Ici chaque droite fait l’objet de chapitres alternatifs mais qui se répondent et se questionnent mutuellement. Car chacun des évènements racontés mis cote à côte raconte en fait peut être une même histoire. Lire la vie d’un autre au regard de son propre vécu, telle est l’expérience saisissante de cet ouvrage.
Ce livre n’est pas un thriller, mais une profonde réflexion sur le sens de la vérité, de la justice. Il brise cette odieuse affirmation qui veut que chercher à comprendre c’est chercher à pardonner. Pas de pardon. Pas de mort. Juste la création d’un espace pour des êtres complexes et insaisissables. Un espace pour la conscience et le coeur.

Eric Rubert;