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Avis de lecteur

Eric R.

Librairie La Grande Ourse

Eric R.
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Histoire De Familles
En stock, expédié lundi 21,00 €
LEVY JUSTINE


Inventer des vies ou des moments de vie à partir de photos anonymes c’est le pari réussi par le site « The Anonymus Project » et l’écrivaine Justine Lévy. Un mariage étonnant mais réussi entre image et texte.

On les reconnait toutes. Elles sont datées. Identifiées. Les diapositives familiales de ces années bénies se reconnaissent au premier coup d’oeil. Kodachrome. Ektachrome sont les marqueurs d’un temps révolu. Agrandies, elles faisaient l’objet de longues soirées dans la pénombre où chacun somnolait en cachette. Pourtant, elles sont des trésors racontant nos vies et des époques. C’est ce que se dirent un jour deux universitaires, l’anglais Lee Schulman et la rouennaise Emmanuelle Halkin. Après avoir acheté une boîte de diapositives anonymes, puis une autre et encore une autre, après les avoir numérisées, mises en ligne, Lee reçoit spontanément d’autres boîtes anonymes. Il décide alors de créer en 2016 avec Emmanuelle « The Anonymus Project », une base unique de données archivant des dizaines de milliers de diapositives familiales allant des années cinquante aux années quatre-vingts. Au delà de leur intérêt sociologique, on ne peut sous estimer en regardant ces image numérisées leur aspect artistique, affectif. Ces couples qui posent devant leur voiture neuve ou ce jeune enfant arborant sa nouvelle tenue de cow-boy devant un arbre de Noël disent beaucoup de choses sur eux, leur époque mais aussi, par décalage, sur nos vies d’aujourd’hui. Elle nous émeuvent sans que l’on sache rien sur leurs auteurs. Elles laissent libre notre imagination en entourant les clichés de mystère. Qui sont ces personnages? Que font ils? Que vivent ils?

Ces réponses on peut les inventer nous même. On peut aussi faire appel à l’imagination des écrivains qui n’ont pas leur pareil pour inventer des vies. Il est donc logique et naturel que des photographies issues du fond soient proposés à ces auteurs pour prolonger leur vie ressuscitée. La romancière Justine Lévy a été choisie pour cet ouvrage, un choix logique pour la fille de Bernard Henri Lévy qui à travers ses quatre romans ausculta la vie de sa famille si particulière et les conséquences sur son existence chaotique. Justin Lévy a simplement légendé des photos qui n’ont comme point commun que le thème de la famille. Des légendes qui racontent aussi leur auteure. Parfois constituées de une ou deux phrases, elles peuvent se prolonger comme une courte nouvelle. Mais toutes ont un ton commun où se mêlent l’humour, parfois mais plus souvent la noirceur et le cynisme. Quand vous ne voyez qu’une petite maison ensoleillée avec en façade un arbuste et une voiture à la porte d’un garage, Justine Lévy écrit: « Il faisait super beau, le jour où il massacré toute sa famille ». Les relations mère fille, sujet principal de ses romans, se prolongent sur de nombreuses photos où la romancière y voit rarement de l’amour mais plus souvent de la rivalité ou de la détestation. Justine Lévy imagine des pensées sombres derrière la façade sociale dans un décalage de ton jouissif. Le texte n’est qu’arrière pensée et dissimulation de la réalité. Sombre donc, mais parfois drôle jusqu’à l’éclat de rire tant le déphasage est inattendu.

Si les textes décalés sont remarquables, on ne peut oublier cependant la qualité intrinsèque de nombreuses photos à une époque où déclare Lee Schulman, la photographie avait un coût et où l’on prenait soin du cadrage. L’émotion du temps passé apporte une patine artistique et nostalgique certaine.

Quand on repose le livre on ne sait où le classer dans la bibliothèque. Le mieux est peut être de le poser sur la table de salon. Pour le feuilleter quand un coup de blues vous prend. Ou simplement rêver un peu sur une époque révolue, quand « c’était mieux avant ».

L'obsession Vinci
En stock, expédié lundi 9,70 €
Sophie Chauveau

Bien entendu la célébration du cinquantenaire de la mort de Léonard de Vinci se termine mais faut il une raison historique pour apprendre à cerner ce « génie » italien à la silhouette trop intimidante?
Il y a maintenant 12 ans que Sylvie Chauveau a écrit ce récit mais la verve romancée de l’écrivaine a conservé toute sa valeur. Si la biographie scientifique au jour le jour vous fait peur, ce livre va vous combler. C’est l’histoire d’un homme avec ses tourments, ses faiblesses qui nous est contée autant que celle d’une riche période culturelle et politique. Comme dans toute vie romancée l’auteure extrapole, imagine mais lorsque vous prendrez à la suite de cet ouvrage des livres, des revues, de documentaires plus précis et concrets, vous aurez le sentiment de compléter l’image que vous vous êtes faite du savant, peintre, géographe, mathématicien , dont le regret principal fut de n'avoir jamais pu voler.
Une manière abordable d’approcher un homme inabordable. Un plaisir de lecture.

Eric

 Une minute quarante-neuf secondes
En stock, expédié lundi 21,00 €
Riss

Catherine Meurisse se réfugia dans l’Art et le Beau. Luz dessina ses angoisses pour se reconstruire. Philippe Lançon décrivit avec une précision chirurgicale sa réadaptation à la vie.
Riss attendit près de quatre ans pour écrire le 7 janvier 2015. « Une minute quarante-neuf secondes » c’est le temps de survie entre l’entrée et la sortie de deux hommes en noir armés dans les locaux de Charlie Hebdo. Le temps qui sépare le monde d’avant de celui d’après. Il est bien entendu question de ce jour dans le récit du dessinateur, de ce temps suspendu où l’on se demande si la vie va s’achever, de ces corps qui tombent dans un bruit sourd à côté de soi et dont on ne veut pas regarder la silhouette décomposée. De ces amis sans vie qu’il faut enjamber pour retrouver le bruit et la lumière. Mais pas que.

Contrairement à beaucoup, Riss est en effet resté au journal dont il partagea la direction de rédaction avec Charb pour en devenir désormais le directeur unique. Riss n’écrit donc pas essentiellement pour échapper à l’attentat par une forme de catharsis. Il ne manifeste pas, par des cauchemars notamment, des symptômes post traumatiques. L’ami de Cabu explique qu’il peut continuer à respirer en s’appuyant sur des valeurs qui sont le fondement de sa vie. Aussi on retrouve au long de ses lignes, le combat attaché à la liberté de penser, d’écrire et de dessiner, au rejet de l’argent comme seule valeur. Un hymne à la réflexion, à l’intelligence contre le conformisme, l’obscurantisme, les croyances intolérantes. Riss reste dans le combat qu’il poursuit avec une nouvelle équipe, celui qu’il faillit abandonner quand le journal, brusquement riche des dons devint la proie de collaborateurs récents, voulant soudainement devenir actionnaires actifs. « As tu encaissé des chèques de donateurs sur ton compte bancaire personnel? » demande à Riss l’un d’eux. Phrase symbole de souffrances nouvelles sur lesquelles s’attarde le nouveau directeur, souffrances qui témoignent du combat mené après l’attentat, combat pour garder au journal ses valeurs fondatrices: « Comment être à la hauteur de ce qui nous est arrivé? ».

Cette lutte de pouvoir contre les collaborateurs récents, ceux qui quittent le navire, les confrères qui donnent des leçons derrière d’hypocrites messages de compassion, Riss va le mener après une période d’épuisement moral et physique dont il décrit les étapes et le souvenir. La démonstration est impitoyable. Ce récit est un manifeste, le bilan provisoire d’une vie, la justification de la nécessité de l’existence de l’hebdomadaire satirique.

Comment poursuivre cette oeuvre alors que ses principaux fondateurs ont péri? Le journaliste les évoque en leur consacrant à chacun quelques lignes, sincères, modestes. Pas de panégyriques ou de trémolos dans l’écriture, ce n’est pas le style de la maison, mais des êtres qui reviennent en filigranes tout au long du livre comme pour montrer que c’est leur disparition qui est la plus difficile à vivre . « Les jours qui s’écoulent m’éloignent des adieux que je leur fis, et me rapprochent de l’accueil qu’ils me feront demain. Un jour, c’est sûr, on se retrouvera tous ».

« Le temps des larmes est terminé » lui dit de manière indigne un collègue. Le temps de l’ignominie et de la bêtise visiblement pas. Tant que des femmes et des hommes comme Riss le poursuivront et le dénonceront on peut encore espérer en l’humanité.

Delacroix
En stock, expédié lundi 21,00 €
Alexandre Dumas

La dessinatrice revient avec ce « Delacroix » à ses premières amours: la peinture et la littérature. Signe de cette vie qui va mieux, elle reprend ici une première version de ce même ouvrage qu’elle réalisa en 2005 après sa sortie des Beaux Arts. Elle peut désormais se taire et laisser sa place aux écrivains qu’elle chérit. Qui mieux en effet que Alexandre Dumas pour raconter ? L’auteur prolifique déclame ici, en 1864, un après après la mort d’Eugène Delacroix, les souvenirs partagés avec celui qui défraya la chronique par ses tableaux où la couleur prit, pour l’une des premières fois, le pas sur le dessin: la flamboyance du rouge et du vert de Delacroix contre le dessin de Ingres.
Un livre à classer dans les rayons « BD », « Beaux livres » ou « Histoire de l’art », un voisinage conforme à toute l’oeuvre d’une dessinatrice remarquable. qui popularise le Beau auprès du plus grand nombre.

Eric

Senso
En stock, expédié lundi 19,99 €
Alfred

Il fait chaud. Terriblement chaud. Une chaleur qui vous fait perdre le moindre bon sens. Non, rassurez vous, ce n’est pas de ce mois de novembre, triste et pluvieux, dont il s’agit. Mais plutôt de la canicule qui sévit en plein mois d’août dans la dernière BD d’Alfred: « Senso ». Le lauréat du Fauve d’Or 2014 à Angoulême avec « Comme Prima » poursuit ainsi son inspiration italienne avec des paysages et une ambiance qui conviennent visiblement à l’atmosphère de ses BD. C’est le 15 Août dans un hôtel du sud de l’Italie et Germano, poète quelconque égaré dans un monde de brutes, s’est trompé de date, de lieu et peut être même de rendez vous dans ce réel qui visiblement ne lui convient pas. Ce Pierrot lunaire, quinquagénaire, sans téléphone, sans sac et même sans chaussures, venu pour assister au vernissage d’une expo photos de sa fille, va faire une rencontre amoureuse. Un scénario convenu, a priori, censé ne réserver aucune surprise. Et pourtant Alfred une fois de plus réussit à nous emmener avec lui vers des rivages inattendus: celui de la poésie, du précieux silence, du hasard et du non-dit.

Avec Germano, on va quitter la brutalité des sentiments et du monde actuel pour errer dans l’univers de la tendresse et de l’impossible. Il est solaire Germano mais Elena, plus prosaïque et plus solide en offrant son corps vieillissant, va donner à notre « héros » une belle leçon de vie et de bonheur. Ce n’est pas forcément voulu d’être seul, et les corps qui s’unissent en début et en fin de Bd annoncent et clôturent le bonheur d’être deux, le bonheur d’arrêter un moment le temps qui passe, celui qui fait que « j’ai chaque jour un peu plus la même peau que ma mère ». Alors les mots s’estompent et laissent la place à un dessin majestueux qui nous emmène dans le labyrinthe du jardin du vieil hôtel. Dans de magnifiques double pages, Alfred nous prend par la main dans la moiteur de l’été et nous fait découvrir, temples antiques, statues grecques, taureau herculéen..
« La pénombre c’est rassurant » déclare Germano et c’est vrai que sous les frondaisons des arbres illuminées par quelques étoiles, on préfère se blottir et écouter le silence qui vient. Alfred a le don de donner un sens aux moments magiques qui deviennent uniques, de ne pas hâter le geste ou l’action. De laisser de l’espace à la poésie pour lui permettre de s’installer et de nous faire rêver. Cette poésie va prendre la forme d’un puzzle sans dessin, d’un enfant endormi à l’arrière d’une voiture, d’envolées de moineaux dessinant dans le ciel d’étranges cryptogrammes. Un labyrinthe sentimental dans lequel on aime se perdre.

Alfred avec cette dernière BD poursuit notre apprentissage de la vie, sans nous donner de consignes mais en laissant en suspens les choix qu’il nous propose. « Alors qu’est ce qui se passe maintenant? (…) Et pour nous ? » demande Elena à Germano dans la dernière bulle. En guise de réponse le dessinateur nous offre un ciel bleu maculé d’un vol d’oiseaux. Et de jambes entremêlées après l’amour.

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